II.
LE CELTICVM D'AMBIGATVS
ET
L'OMPHALOS GAULOIS
La royauté suprême des Bituriges
Françoise Le
Roux
in Ogam
XIII, n° 73, février-mars 1961
résumé
1.
Principes et méthodes : mythe et histoire.
Françoise
Le Roux pose d'abord les principes de sa réflexion, et propose de
confronter les données continentales et les mythes insulaires, en
comparant :
- le court passage de César relatif à la grande assemblée druidique chez les Carnutes ;
- l'extrait de Tite-Live décrivant la Gaule d'Ambigatus et faisant le récit de la fondation de Milan ;
- le texte du Lebor Gabala expliquant la division de l'Irlande en cinq provinces, l'extrait latin de Giraud de Cambrie relatif à l'omphalos d'Uisnech, le texte irlandais de Keating racontant la création légendaire de la province de Mide ;
- les textes chrétiens décrivant le culte païen de Mag Slecht ;
- deux extraits des Mabinogion gallois.
En
effet, dans le domaine celtique, le mythe et l'histoire
s'interpénètrent facilement, et ce qui est donné pour historique
chez Tite-Live ou Keating correspond souvent à des mythes chez
d'autres auteurs. Il conviendrait donc de rechercher "l'unité
conceptuelle du mythe et de l'histoire chez les Celtes".
C'est
ainsi que la royauté biturige et la royauté suprême d'Irlande à
Tara, plus mythiques qu'historiques, éclairent la conception
celtique du centre du monde. Cette notion de royauté centrale
s'identifie avec celle d'omphalos,
de centre sacré1.
"Guerrière, sacerdotale ou encore
cumulant les deux aspects, la fonction royale est intrinsèquement
religieuse".
2.
A propos d'une discordance de César et Tite-Live.
F.
Le Roux cite le passage (De Bello Gallico,
VI, 13) où César mentionne le locus
consecratus où se réunissent les druides
gaulois, dans le pays des Carnutes, et affirme qu'un tel lieu a dû
attirer de nombreux visiteurs, y compris après la conquête romaine.
Puis elle examine les arguments - nombreux - en faveur du site de
Saint-Benoît-sur-Loire (45). Ces arguments, bien que non probants,
constituent un faisceau de présomptions qui obligent à la
réflexion. Pourtant, les Carnutes ne sont pas les Bituriges, et à
l'époque de la Guerre des Gaules ces deux peuples étaient assez
opposés. L'omphalos semblerait donc assez mal placé.
Or,
l'historien romain Tite-Live écrit dans son Histoire
Romaine, V, 34 :
"Voici
ce que nous avons appris du passage des Gaulois en Italie : Pendant
le règne de Tarquin l'Ancien, chez les Celtes qui forment le tiers
de la Gaule, l'autorité des Bituriges était la plus grande. C'est
eux qui donnaient un roi à la Celtique. Ce fut Ambigatus, dominant
par son mérite, sa fortune personnelle et surtout publique car sous
son gouvernement la Gaule eut une telle abondance de récolte et
d'hommes qu'on pouvait, semble-t-il, à peine gouverner une telle
multitude. Etant lui-même très vieux et désirant décharger son
royaume de la population qui le surchargeait, il fait savoir qu'il
enverra Bellovèse et Ségovèse, fils de sa sœur, jeunes gens
courageux, aux endroits que leur fixeront les augures ; "qu'ils
fixent le nombre des hommes qu'ils veulent emmener afin qu'aucun
peuple ne puisse s'opposer à leur venue". Le sort donne alors,
à Ségovèse, la forêt hercynienne ; à Bellovèse les dieux
donnent une direction plus agréable : l'Italie. Celui-ci lève ce
qui surabondait chez les peuples (d'Ambigatus), Bituriges, Arvernes,
Senons, Eduens, Ambarres, Carnutes, Aulerques. Il part avec un grand
nombre de troupes d'infanterie et de cavalerie chez les Tricastins.
Là, les Alpes s'opposaient à lui ; qu'elles lui soient apparues
comme infranchissable, je ne m'en étonne nullement, car à moins
qu'il ne convienne de croire à la légende d'Hercule, on ne les
avait encore franchies par aucun passage. Comme la hauteur des
montagnes retenait en quelque sorte les Gaulois prisonniers, ils
regardaient partout de quel côté ils passeraient à travers cette
chaîne qui touchait au ciel vers un autre univers. La religion les
retint encore parce qu'on annonçait que des nouveaux venus cherchant
une terre étaient attaqués par les Salyens. Ces nouveaux venus
étaient les Marseillais, venus par mer de Phocée. Les Gaulois
virent là un présage de leur propre sort et les aidèrent à
fortifier, sans opposition des Salyens, l'endroit qu'ils avaient
occupé en débarquant. Eux-mêmes passèrent les Alpes
tranquillement par les cols des Taurins ; ayant infligé aux
Etrusques une défaite non loin du Tessin et ayant entendu dire que
le pays dans lequel ils s'étaient installés s'appelait Insubrium,
le même nom que le canton des Insubres chez les Eduens, ils
suivirent le présage de l'endroit et y fondèrent une ville qu'ils
appelèrent Mediolanum".
Ambigatus
est le souverain parfait, qu'on rencontre aussi dans les textes
irlandais (par ex. Conchobar), tandis que Bellovèse et Ségovèse
font penser aux Dioscures et au couple irlandais Cúchulainn et
Conall Cernach. "L'image de la royauté
suprême celtique est et reste celle d'un 'Roi du Monde' gouvernant
avec ses deux assesseurs, selon une formule ternaire hautement
traditionnelle". On remarque en tout cas
la fédération, sous l'autorité d'Ambigatus, des peuples les plus
puissants de la Gaule à l'époque de César : Eduens, Arvernes,
Aulerques, et aussi les Carnutes, détenteurs du locus
consecratus.
Dans
ce cas, comment expliquer la différence de situation entre Tite-Live
et César ? Les guerres endémiques ont pu faire décliner la royauté
biturige, les frontières se déplacer, l'omphalos
a pu être transféré par la contrainte d'un sanctuaire biturige au
locus consecratus
carnute, à moins que les Carnutes aient été depuis toujours les
gardiens de ce lieu consacré (Carnuti, "les gens du carn",
c'est-à-dire de la pierre ?). La décadence serait alors due aux
roitelets arvernes et éduens, qui auraient usurpé la suzeraineté
peu avant l'empire arverne de Bituitos et de Louernios, vers le III°
siècle. "La fréquence des Mediolanum
dans la toponymie gauloise serait ainsi explicable par l'influence
qu'ont exercée les Bituriges à la haute époque".
Ces
hypothèses, que rien ne contredit, éclaireraient la contradiction
Tite-Live / César, et la situation en Gaule pendant la conquête :
"hostilité à la fonction royale,
émiettement de l'autorité, agitation d'une caste militaire
irresponsable et ambitieuse, invasion étrangère, misère du peuple
et tractations étranges du druide Diviciacus...".
"L'éviction
ou la suppression des rois suprêmes bituriges, la rupture
d'équilibre matérialisée par le transfert de l'omphalos
aurait été, dans ces conditions, le premier signe du déclin
celtique (...)".
3.
Le schéma insulaire.
Dans
le Lebor Gabala ou
Livre des Conquêtes de l'Irlande, on apprend comment l'île est
divisée en cinq provinces depuis les plus lointaines origines. Une
portion des quatre provinces (Ulster, Leinster, Munster et Connaught)
a été prélevée pour former la province centrale de Mide
("milieu").
Keating,
quant à lui, explique dans son Histoire d'Irlande comment et
pourquoi sont organisées les différentes fêtes traditionnelles
dans les quatre "forteresses" royales (Tailtiu, Tara,
Tlachtgha et Uisnech) de la province de Mide. Ces fêtes (en relation
avec les différentes fonctions sociales et traditionnelles) sont
donc non seulement calendaires mais aussi géographiques, sur le
principe du circuit annuel du roi d'Irlande. "Une pierre des
divisions" existait bien, mais elle se trouvait à Uisnech et
non au point de jonction des quatre provinces dans Mide, ce qui
n'empêche pas Giraud de Cambrie d'écrire : "La
trouvant vide (l'Irlande) en arrivant, ils se la partagèrent en cinq
parties dont les extrémités se rejoignent à une certaine pierre de
Midhe, près du château de Kylla. On appelle cette pierre l'ombilic
d'Irlande parce qu'elle est située presque au centre et au milieu de
la terre ; d'où il vient qu'est nommée Midhe la région d'Irlande
dont elle est le centre". A noter que
cette pierre a été christianisée, devenant Ail
Coithrige "la pierre de Patrick" au
lieu de Ail Coic-rige
"la pierre des cinq royaumes"... S'il y a un omphalos
d'Irlande, c'est à Uisnech qu'il devait se trouver. Or ce n'est pas
là que se tenaient les assemblées druidiques, mais à Tlachtgha,
dans la nuit de Samain. Il est pourtant improbable
que les druides irlandais et gaulois aient tenu leurs assemblées
dans un endroit autre que l'ombilicus ou locus consecratus.
L'hypothèse qui a la faveur de l'auteur est celle d'une
multiplication des sanctuaires, de transferts et d'usurpations qui
trahissent l'anarchie et la décadence. Notons que, après la
christianisation, l'omphalos
religieux a été (encore ?) tranféré à Clonmacnoise.
D'autre
part, on trouve dans divers textes la mention d'une autre pierre, à
Mag Slecht ("plaine du massacre"), qualifiée de "idole
royale d'Irlande", et nommée Crom Cruaich. On ignore la
localisation de cette pierre, et on ne peut l'exclure a priori du
système des omphaloi
d'Irlande. On y rendait un culte sacrificiel et des oracles étaient
rendus, certainement lors d'une fête solennelle, Beltaine ou Samain.
Le saint évangélisateur de l'île, saint Patrick, ne pouvant
christianiser cet omphalos,
l'a détruit.
Le
Mabinogi de Lludd et
Llevelys, enfin, raconte comment le roi Lludd, pour mettre fin à
l'un des fléaux de l'île de Bretagne (un cri effrayant poussé par
un dragon), doit mesurer l'île pour en trouver le centre exact.
Après qu'il aura creusé un trou dans lequel il aura placé une cuve
d'hydromel, apparaîtront deux dragons qui se battront jusqu'à
l'épuisement. Il lui faudra alors les enfermer dans un coffre de
pierre, à l'endroit le plus fort du royaume, afin qu'aucun
envahisseur ne vienne dans l'île de Bretagne.
4.
Conclusion
Je
cite in extenso la conclusion de Françoise Le Roux :
Les
études sur la fonction royale et la structure de la société
celtique sont encore à leurs tout débuts. Mais les divergences ne
semblent pas porter sur l'essentiel et les traits communs ressortent
sans difficulté.
- En Irlande une province centrale a été constituée par prélèvement d'une parcelle de territoire de chacune des quatre provinces primitives tandis que les textes historiques gardent le souvenir indiscutable d'une fédération gauloise dont le souverain était le maître de tous les Celtes continentaux. Mythique ou non le fait est là : le nom des Bituriges est suffisamment explicite et il faut en tenir compte.
- La province ou la fédération centrale symbolise le milieu du pays, sinon le milieu du monde. Elle est elle-même l'omphalos et son propre centre est le lieu sacré par excellence. C'est l'endroit où l'on entre le mieux en communication avec les divinités, les puissances de l'autre monde et nous avons des traces, en Gaule et en Irlande, de temples lithiques ou de pierres qui ont pu matérialiser la conception de l'omphalos.
- L'obligation de posséder un omphalos transcendant l'intégralité de la religion nationale ne nuit cependant en rien à la pluralité des lieux de culte : l'omphalos est à la fois unique et composite. Chacune des quatre parties de la province centrale d'Irlande contient un sanctuaire la rattachant à son ancienne province et c'est l'ensemble de ces sanctuaires qui forment l'omphalos proprement dit. Il est probable qu'une telle organisation a aussi prévalu en Gaule où le centre du pays est jalonné de sanctuaires de première importance. Chaque province enfin, chaque cité et chaque canton a possédé son ou ses sanctuaires, lesquels étaient compris, selon la définition de Loth déjà citée, comme des "commémorations du sanctuaire national".
- Les localisations géographiques précises sont de peu d'importance et il est peut-être vain de les rechercher. Il suffit de savoir que la notion religieuse de centre et de "Roi du Monde" a reçu chez les Celtes une application pratique. C'est la faiblesse matérielle du souverain suprême, aussi bien en Irlande que, sans doute, en Gaule, qui a provoqué l'écroulement du système politique celtique.
Plus
tard, et infiniment plus tangible dans l'histoire, avant celui
d'Alesia (encore un autre sanctuaire) le désastre d'Avaricum,
capitale des Bituriges, sonne lugubrement le glas de l'indépendance2.
De tous les évènements qui ont préparé lentement ce funeste
épilogue, nous ne savons presque rien. Mais l'examen de la structure
religieuse nous fait soupçonner les bouleversements au terme
desquels les "rois du monde" ont été injustement
dépouillés de leur royauté initiale. Malgré la parcimonie avec
laquelle les informations nous ont été accordées par les auteurs
anciens, les Bituriges se voient donc confirmés in
perpetuo en tant que légitimes détenteurs de
l'imperium celtique.
NOTES :
1
Comme F. Le Roux, on ne peut que citer la définition générale de
l'omphalos par Mircea Eliade dans son Traité d'Histoire
des Religions :
"Aussi ces centres se
laissent-ils fort difficilement dépouiller de leurs prestiges et
passent, à la manière d'un héritage, d'une peuplade à l'autre,
d'une religion à une autre. Les rochers, les sources, les grottes,
les bois vénérés au cours de la protohistoire continuent, sous
des formes variables, d'être tenus pour sacrés par les populations
chrétiennes d'aujourd'hui. Un observateur superficiel s'expose à
prendre pour une "superstition" cet aspect de la
religiosité populaire et à y voir la preuve que toute vie
religieuse collective est constituée en bonne partie par un
héritage de la préhistoire. En réalité, la continuité des lieux
sacré démontre l'autonomie des hiérophanies ; le sacré se
manifeste suivant les lois de sa dialectique propre et cette
manifestation s'impose à l'homme du dehors. Supposer que le "choix"
des lieux sacrés est abandonné à l'homme lui-même, c'est du même
coup rendre inexplicable la continuité des lieux sacrés".
2
On pourrait se demander en vertu de quelle loi de l'histoire, quinze
siècles plus tard, les Anglais perdirent la guerre de Cent Ans, non
seulement pour avoir brûlé Jeanne d'Arc, mais pour n'avoir pris ni
Orléans ni Bourges ; on pourrait se demander également pourquoi la
dynastie capétienne, à peine remise des épreuves du "Roi de
Bourges", se lança, sans toutefois pouvoir s'y maintenir, dans
la conquête du Milanais.
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