dimanche 23 août 2015

Le Dialogue des Deux Sages




Le Dialogue des deux Sages (Immacallam in dá Thuaraid ou Agallam in da Suad) est un texte médiéval irlandais, contenu dans une douzaine de manuscrits, dont les principaux sont : le Livre de Leinster (conservé au Trinity College de Dublin, composé vers 1150), le Yellow Book of Lecan (du XV° siècle, également au Trinity College) et le ms. Rawlinson B.502 (des XI° et XII° siècles, conservé à la Bodleian Library d'Oxford).


Il a été édité et traduit en anglais par Whitley Stokes en 1905 dans la Revue Celtique. La présente traduction française est de Christian-J. Guyonvarc'h, ancien professeur de civilisation celtique à l'Université de Rennes II, publiée sous le titre Le Dialogue des Deux Sages en 1999 aux éditions Payot.


La langue est archaïque et souvent obscure. L'argument est le suivant : Néde, fils du "docteur d'Irlande" (druide-poète le plus élevé en grade) Adnae, apprend que ce dernier est mort, et qu'il a été remplacé dans sa charge par Ferchertne, poète d'Ulster. Il vient revendiquer le titre, et engage avec Ferchertne un dialogue rempli de métaphores, de symboles et d'images difficiles, au terme duquel l'un des deux interlocuteurs reconnaîtra la suprématie de l'autre. Il s'agit du seul document authentiquement druidique qui nous soit parvenu.





§ 1. Adna, fils d'Uthidir, des gens du Connaught, était docteur d'Irlande en science et en poésie. Il avait un fils, à savoir Néde. Ce fils alla donc apprendre la science en Ecosse, chez Eochu Echbel, et il fut chez Eochu jusqu'à ce qu'il fût habile en science.1

§ 2. Un jour, le garçon alla jusqu'au bord de la mer, car c'était toujours un endroit de révélation de science pour les poètes que le bord de l'eau. Le garçon entendit un bruit dans la vague, à savoir un chant de plainte et de tristesse, et cela lui parut étrange. Le garçon mit alors une incantation sur la vague jusqu'à ce qu'elle lui montrât ce que c'était. Après cela il lui fut expliqué que la vague était en train de pleurer son père après sa mort, que sa robe avait été donnée au file Ferchertne et qu'il avait pris la charge de docteur à la place de son père à lui, Adnae.2

§ 3. Le garçon alla à sa maison et dit cela à son tuteur, à savoir Eochaid. Et il [Eochaid] lui dit : "Va dans ton pays maintenant. Nos deux sciences ne tiendront pas en un seul endroit car ta science t'a clairement montré que tu es docteur en connaissance."

§ 4. Néde partit alors, et ses trois frères avec lui, à savoir Lugaid, Cairpre, Cruttine. Il rencontrèrent une tige de digitale sur le chemin. L'un deux dit : pourquoi cela s'appelle-t-il une digitale ? Comme ils ne le savaient pas, ils retournèrent chez Eochaid et furent un mois chez lui. Ils reprirent leur chemin. Ils rencontrèrent un roseau. L'un d'eux dit : pourquoi cela s'appelle-t-il un roseau ? Comme ils ne le savaient pas, ils retournèrent chez leur tuteur. Il s'en allèrent de chez lui au bout d'un autre mois. Il rencontrèrent une tige de sanicle. Comme ils ne savaient pas pourquoi on appelait cela une tige de sanicle, il retournèrent chez Eochaid et ils furent un autre mois chez lui.

§ 5. Quand ces questions eurent été résolues pour eux, ils partirent pour Cantire, et il alla après cela à Rind Snoc. De Port Rig il passèrent ensuite la mer et atteignirent Rind Roisc. Ensuite [ils passèrent] par Semne, par Latharne, par Mag Line, par Ollarba, par Tulach Roisc, par Ard Slébe, par Craeb Selcha, par Mag Ercaite, sur la Bann, le long de Uachtar, par Glenn Rige, par les cantons des Hui Bresail, par Ard Sailech, que l'on appelle aujourd’hui Armagh, par le Sidbruig d’Emain.

§ 6. C’est donc ainsi qu'allait le garçon, avec une branche d’argent au-dessus de lui, car c’est ce qui était au-dessus des anruth. [il y avait] cependant une branche d’or au-dessus des docteurs, une branche de bronze au-dessus de tous les autres poètes.3

§ 7. Ils partirent alors pour Emain Macha. Ils rencontrèrent alors Bricriu sur la prairie. Il leur dit que, s'ils lui donnaient sa récompense, Néde serait docteur d'Irlande par son conseil et son intercession. Néde lui donna une tunique pourpre avec un ornement d'or et d'argent. Bricriu lui dit alors d'aller s'asseoir à la place du docteur et il lui dit que Ferchertne était mort alors qu'il était au nord d'Emain, guidant la sagesse de ses élèves.4

§ 8. Et Bricriu dit alors qu'un homme imberbe ne s'emparerait pas de la charge de docteur à Emain Macha parce qu'il était puéril quant à ce qui était de l'âge. Néde prit une pleine poignée d'herbe, y mit une incantation si bien que chacun pensait qu'il avait une barbe. Il alla s'asseoir sur le siège du docteur et prit sa robe autour de lui. La robe était de trois couleurs, à savoir la couleur d'oiseaux brillants au milieu ; une averse de bronze blanc à la partie inférieure et le brillant de l'or à la partie supérieure.

§ 9. Après cela Bricriu alla à Ferchertne et il lui dit : "Il serait dommage pour toi que tu sois exclu de la qualité de docteur aujourd'hui. Un jeune homme honorable a pris la place de docteur à Emain." Ferchertne fut fâché et il entra dans la maison royale si bien qu'il fut sur le seuil, la main sur le montant [de la porte]. Il dit alors : "Qui es-tu, poète, poète… ?…".

§ 10. Le lieu de ce dialogue est cependant Emain Macha. Le temps en est le temps de Conchobar, fils de Nes. L'auteur en est Néde, fils d'Adnae du Connaught, ou bien il est des gens de la déesse Dana, comme il le dit lui-même dans le dialogue : "Je suis fils de Dan ("Poésie"), Dan fils d'Osmenad ("Attention")" – et Ferchertne, le poète des Ulates. La cause de la composition est que la robe d'Adnae avait été donnée à Ferchertne par Medb et Ailill après la mort d'Adnae. Si bien que Néde, fils d'Adnae, vint d'Ecosse comme nous l'avons dit à Emain et s'assit dans la chaire du docteur. Ferchertne entra dans la maison et il dit en voyant Néde :5

  • Qui est ce poète, ce poète autour de qui est la robe avec sa splendeur?
  • Il se montrerait après avoir chanté de la poésie.
  • A ce que je vois, c'est un apprenti.
  • D'herbe est l'arrangement de sa grande barbe.
  • A l'endroit de la musique chantée.
  • Qui est ce poète, poète de dispute ?
  • Je n'ai pas entendu quelque chose de l'intelligence du fils d'Adnae.
  • Je n'ai pas entendu [parler de lui] avec un savoir sûr.
  • C'est une erreur, par [mes] lettres, que le siège de Néde.

Voici la réponse honorable que Néde fit à Ferchertne :


Dixit Néde :

  • Un ancien, ô mon aîné,
  • chaque sage est un sage d'enseignement.
  • Un sage est le reproche de tout ignorant.
  • Tu verrais qu'il sait à l'avance quel reproche, quelle nature [est en nous]
  • Bienvenue est même l'intelligence perçante de la sagesse.
  • Le défaut d'un jeune homme est mince si son art n'a pas été bien interrogé.
  • Suis, maître, [une démarche plus régulière]
  • Tu montres mal, tu as mal montré.
  • Tu me dispenses très maigrement l'aliment de la science.
  • J'ai sucé le suc d'un homme bon, riche en trésors.


Dixit Ferchertne :

  • Une question, ô jeune homme d'instruction, d'où es-tu venu ?


Respondit Néde

  • Ce n'est pas difficile :
  • Du talon d'un sage, 6
  • d'un confluent de sagesse, 7
  • de perfections de bonté,
  • du brillant du soleil levant, 8
  • des noisetiers de l'art poétique, 9
  • de circuits de splendeur,
  • par lesquels on mesure le vrai selon l'excellence,
  • par lesquels on apprend la vérité,
  • dans lesquels est placé le mensonge,
  • par lesquels on voit les couleurs,
  • par lesquels les poèmes sont renouvelés.
  • Et toi, ô mon aîné, d'où es-tu venu ?

Respondit Ferchertne :

  • Ce n'est pas difficile : le long des colonnes de l'âge, 10
  • le long des fleuves du Leinster, 11
  • le long de la colline magique de la femme de Nechtan, 12
  • le long de l'avant-bras de la femme de Nuada, 13
  • le long du pays du soleil,
  • le long de la demeure de la lune, 14
  • le long du cordon ombilical du jeune homme. 15
  • Une question, ô garçon d'enseignement, quel est ton nom ?


Néde respondit :

  • Ce n'est pas difficile : très petit, très grand, très dur, très brillant. 16
  • Ardeur du feu,
  • Feu de paroles,
  • Bruit de connaissance,
  • Source de richesse, 17
  • Epée de chant. 18
  • Art direct, avec l'amertume du feu.
  • Et toi, ô mon aîné, quel est ton nom ?


Respondit Ferchertne :

  • Ce n'est pas difficile : le plus proche des présages,
  • le héros qui explique, qui dit, qui interroge. 19
  • Recherche de science.
  • Trame d'art. 20
  • Panier de poésie. 21
  • Abondance venant de la mer. 22
  • Une question, ô garçon d'enseignement, quel art, pratiques-tu ?


Respondit Néde :

  • Ce n'est pas difficile : faisant rougir le visage,
  • perçant la chair, 23
  • colorant la pudeur, 24
  • frappant l'impudence,
  • nourrissant la poésie, 25
  • recherchant la renommée,
  • courtisant la science
  • ayant un art pour chaque bouche, 26
  • diffusant le savoir,
  • dépouillant la parole, 27
  • dans une petite chambre, 28
  • le bétail d'un sage, 29
  • un fleuve de science,
  • abondance d'enseignement, 30
  • délices de rois, récits limpides.
  • Et toi, ô mon aîné, quel art pratiques-tu ?


Respondit Ferchertne :

  • Ce n'est pas difficile : la chasse à l'aide, 31
  • établir la paix, 32
  • ordonner une troupe, 33
  • tribulations de jeunes hommes, 34
  • célébration de l'art,
  • une couverture avec un roi, 35
  • …?… la Boyne, 36
  • briamon smethrach, 37
  • le bouclier d'Athirne,38
  • une part de nouvelle sagesse venant du fleuve de science,
  • colère de l'inspiration,
  • structure d'intelligence,
  • art des petits poèmes
  • arrangement clair
  • récits rouges, 39
  • un chemin glorifié, 40
  • une perle dans le siège, 41
  • secourant la science après un poème.


Dixit Ferchertne :

Une question, ô garçon d'enseignement, qu'as-tu entrepris ?

Respondit Néde :

  • Ce n'est pas difficile : [aller] dans la plaine de l'âge,
  • dans la montagne de la jeunesse
  • à la poursuite de l'âge, 42
  • à la suite d'un roi,
  • dans une demeure d'argile,
  • entre la chandelle et sa tête, 43
  • entre la bataille et son horreur, 44
  • parmi les hommes forts de Tethra, 45
  • parmi les stations …?…, 46
  • parmi des fleuves de connaissances.
  • Et toi, ô mon aîné, qu'as-tu entrepris ?


Respondit Ferchertne :

  • Ce n'est pas difficile : [aller] dans la montagne du rang, 47
  • dans la communion du savoir,
  • dans les contrées des hommes de la connaissance,
  • dans le sein de la révision poétique,
  • dans l'estuaire des générosités,
  • à l'assemblée du verrat du roi, 48
  • dans le peu de respect d'hommes nouveaux
  • sur la pente de la mort, là où il y a abondance de grands honneurs.
  • Une question, ô garçon d'enseignement, par quelle route es-tu allé ?


Respondit Néde :

  • Ce n'est pas difficile : sur la plaine blanche du savoir, 49
  • sur la barbe d'un roi,
  • sur la forêt de l'âge,
  • sur le dos du bœuf de la charrue,
  • sur la clarté de la lune d'été,
  • sur de bons fromages, 50
  • sur la rosée d'une déesse, 51
  • par la rareté du blé,
  • sur un gué de peur,
  • sur les hanches d'un bon logis.
  • Et toi, ô mon aîné, par quelles routes es-tu allé ?


Respondit Ferchertne :

  • Ce n'est pas difficile : sur l'aiguillon de Lug, 52
  • sur les seins de femmes douces,
  • sur la chevelure d'un bois,
  • sur la tête d'une lance,


  • sur une tunique d'argent,
  • sur un châssis de char sans fond,
  • sur un fond sans char, 53
  • sur les trois ignorances du Fils du Jeune. 54
  • Une question, ô garçon d'enseignement, de qui es-tu le fils ?


Respondit Néde :

  • Ce n'est pas difficile : fils de Poésie
  • Poésie, fille d'Examen,
  • Examen, fils de Méditation,
  • Méditation, fille de Grand Savoir,
  • Grand Savoir, fils de Recherche
  • Recherche, fille d'Investigation,
  • Investigation, fille de Grand Savoir,
  • Grand Savoir, fils de Grand Bon Sens
  • Grand Bon Sens, fils de Compréhension
  • Compréhension, fille de Sagesse,
  • Sagesse, fille des trois dieux de Dana. 55
  • Et toi, ô mon aîné, de qui es-tu le fils ?


Respondit Ferchertne :

  • Ce n'est pas difficile : je suis fils de l'homme qui a été et qui n'est pas né, 56
  • qui a été enseveli dans le sein de sa mère, 57
  • qui a été baptisé après sa mort, 58


  • qui a été lié à la mort dès sa première apparence,
  • [qui est] la première parole de tout être vivant,
  • le cri de tout être mort,
  • le A (Ailm) dont le nom est très élevé.
  • Une question, ô garçon d'enseignement, as-tu des nouvelles ?


Respondit Néde :

  • Il y a, en vérité, de bonnes nouvelles,
  • mer fertile,
  • côte grouillante,
  • les bois sourient,
  • fuite de feuilles,
  • les arbres fruitiers prospèrent,
  • croissance des champs de blé,
  • de nombreux essaims d'abeilles,
  • un monde radieux,
  • une paix heureuse,
  • un été aimable,
  • des troupes payées,
  • des rois pleins de soleil,
  • une sagesse merveilleuse
  • des batailles s'éloignent,
  • chacun a son art propre,
  • des hommes de valeur,
  • couture pour femmes,
  • […?…]
  • des trésors rient,
  • pleine valeur,
  • plénitude de chaque art,
  • tout homme de bien est beau,
  • toute nouvelle est bonne,
  • bonnes nouvelles.
  • Et toi, ô mon aîné, as-tu des nouvelles ?


Respondit Ferchertne :

  • Ce sont en vérité de terribles nouvelles : ce sera un mauvais temps qui durera longtemps, pendant lequel les chefs seront nombreux,
  • pendant lequel les honneurs seront rares ; les vivants anéantiront les bons jugements.
  • Le bétail du monde sera stérile.
  • Les hommes rejetteront la pudeur.
  • Les champions des grands seigneurs s'en iront.
  • Les hommes seront mauvais. Les rois seront rares. Les usurpateurs seront nombreux.
  • Les disgrâces seront légions. Chaque homme sera disgrâcié.
  • Les chars périront après la course.
  • Des ennemis épuiseront la plaine de Niall. 59
  • La vérité ne garantira plus l'excellence.
  • Les sentinelles autour des églises seront battues.
  • Tout art sera bouffonnerie.
  • Tout mensonge sera choisi.
  • Chacun sortira de son propre état avec orgueil et arrogance, si bien que ni le rang, ni l'âge, ni l'honneur, ni la dignité, ni l'art [poétique], ni l'instruction ne seront respectés.
  • On brisera quiconque est intelligent.
  • Chaque roi sera pauvre.
  • Tout ce qui est noble sera méprisé, tout ce qui est servile sera élevé, si bien que ni dieu ni homme ne seront adorés.
  • Les nobles périront devant les usurpateurs par l'oppression des hommes aux lances noires.
  • La foi sera détruite.
  • Les sacrifices seront troublés.
  • Les seuils [des églises] seront écroulés.
  • Les cellules seront minées.
  • Les églises seront brûlées.
  • Les cuisines seront dévastées par avarice.
  • L'inhospitalité détruira les fleurs.
  • Les fruits tomberont par les mauvais jugements.
  • Le sentier de chacun périra.
  • Des chiens infligeront des blessures aux corps si bien que chacun […?…] contre sa suite par noirceur, rancœur et mesquinerie.
  • Il y aura un refuge pour la rancœur et la mesquinerie à la fin du dernier monde.
  • Il y aura de nombreuses discussions avec les gens d'art.
  • Chacun s'achètera un satiriste pour satiriser à son profit.
  • Chacun imposera une limite à l'autre.
  • La trahison s'aventurera sur chaque colline, si bien que ne protégeront ni lit ni serment.
  • Chacun blessera son voisin, si bien que chaque frère trahira l'autre.
  • Chacun frappera son compagnon de boisson et de repas, si bien qu'il n'y aura ni vérité ni honneur ni âme.
  • Les avares se dessécheront mutuellement.
  • Les usurpateurs se satiriseront l'un l'autre avec des tempêtes de noirceur.
  • Les grades seront renversés ; la cléricature sera oubliée ; les sages seront méprisés.
  • La musique se tournera en grossièreté.
  • La qualité guerrière se tournera en cellules et en cléricature.
  • La sagesse sera changée en faux jugements.
  • La loi du seigneur se tournera contre l'Église.
  • Le mal passera dans la pointe des crosses.
  • Tout mariage deviendra adultère.
  • Un grand orgueil et un grand libre arbitre seront dans les fils de paysans et de vauriens.
  • Une grande avarice, une grande inhospitalité et une grande mesquinerie seront chez les tenanciers si bien que leurs arts [poétiques] seront noirs.
  • Le grand art de la broderie passera chez les fous et les prostituées si bien que l'on attendra des vêtements sans couleur.
  • Des jugements faux passeront chez les rois et les seigneurs.
  • L'ingratitude et la méchanceté viendront dans chaque esprit, si bien que le serviteur et la servante ne serviront plus leurs maîtres, que ni roi ni seigneur n'entendront plus les prières de leurs cantons, ni leurs jugements ; que les intendants n'écouteront plus les moines ni leurs gens et qu'ils ne paieront plus de composition au seigneur pour ce qui lui est dû ; que le bénéficiaire ecclésiastique ne servira plus de son bien son église et son abbé régulier ; que la femme ne supportera plus la parole de son mari au-dessus d'elle ; que les fils et les filles ne serviront plus leurs pères et leurs mères ; que les étudiants ne se lèveront plus devant leurs professeurs.
  • Chacun tournera son art en mauvais enseignement et en fausse intelligence pour essayer de dépasser son maître, si bien que le plus jeune trouvera bon d'être assis avec son aîné debout à côté de lui ; il n'y aura plus de honte pour le roi ou pour le seigneur à aller boire et manger avec le compagnon qui le sert, ou en présence de sa suite ou de la compagnie qui viendra avec lui ; il n'y aura plus de honte pour un fermier d'aller manger après avoir fermé sa maison à un homme d'art qui a vendu son honneur et son âme pour un manteau et de la nourriture ; chacun se tournera contre son compagnon en mangeant et en buvant en particulier ; l'envie remplira chaque homme ; l'homme fier vendra son honneur et son âme pour le prix d'un scrupule.
  • La modestie sera rejetée ; le peuple sera bafoué ; les seigneurs seront anéantis ; les rangs seront méprisés ; le dimanche sera déshonoré. Les lettres seront oubliées ; les poètes seront anéantis.
  • La vérité sera abolie ; de faux jugements apparaîtront chez les usurpateurs du dernier monde ; les fruits seront brûlés après leur apparition par une foule d'étrangers et de gens de rien.
  • Il y aura une trop grande foule dans chaque pays.
  • Les pays s'étendront dans la montagne.
  • Chaque forêt sera une grande plaine. Chaque plaine sera une grande forêt.
  • Chacun deviendra esclave avec toute sa famille.
  • Après cela, il viendra de nombreuses et cruelles maladies, des tempêtes subites et effroyables, des éclairs avec des fracas d'arbres.
  • L'hiver aura des feuilles ; l'été sera sombre ; l'automne sera sans moisson, le printemps sera sans fleur.
  • Il y aura mortalité avec famine.
  • Maladies sur les troupeaux ; vertige, consomption, hydropisie, peste, enflure, fièvre.
  • Trouvailles sans profit, cachettes sans trésors, biens sans hommes.
  • Extinction des champions,
  • manque de blé,
  • parjures.
  • Jugements de colère,
  • une mort de trois jours et de trois nuits pour les deux tiers des hommes,
  • un tiers de ces plaies sur les bêtes des mers et des forêts.
  • Il viendra après cela sept années de lamentation,
  • les fleurs périront,
  • dans chaque maison il y aura des lamentations,
  • des étrangers ravageront la plaine d'Irlande,
  • les hommes serviront des hommes.
  • Il y aura un combat autour de Cnamchaill. 60
  • De beaux bègues seront tués, 61
  • des filles concevront pour leurs pères,
  • des batailles seront livrées autour d'endroits célèbres.
  • Il y aura la désolation autour des hauteurs de l'île des Prairies.
  • La mer envahira chaque terre avec les résidences de la Terre de Promesse. 62
  • L'Irlande sera abandonnée sept ans avant le Jugement.
  • Il y aura deuil après les massacres.
  • Après cela viendront les signes de la naissance de l'Antéchrist,
  • des monstres seront engendrés dans chaque canton,
  • les étangs se tourneront contre les fleuves,
  • le crottin de cheval aura la couleur de l'or,
  • l'eau prendra la goût du vin,
  • les montagnes deviendront des pays parfaits, les tourbières deviendront des champs fleuris,
  • des essaims d'abeilles seront brûlés dans les montagnes,
  • les flots de la mer sur la plage seront retardés d'un jour à l'autre.
  • Il viendra après cela sept années sombres.
  • Elles cacheront les lumières du ciel,
  • au trépas du monde elles iront en présence du Jugement.
  • Ce sera le Jugement, ô fils ; grandes nouvelles, nouvelles effrayantes, un mauvais temps.


Dixit Ferchertne :

Une question, sais-tu, ô petit, grand, ô fils d'Adna, qui est au-dessus de toi ?


Respondit Néde :

  • Ce n'est pas difficile. Je connais mon Dieu créateur.
  • Je connais mon prophète le plus sage.
  • Je connais mon noisetier de poésie.
  • Je connais mon Dieu fort.
  • Je connais le grand poète et devin Ferchertne.

Le garçon s'agenouilla alors devant lui. Puis Néde jeta à Ferchertne la robe de poète, qu'il ôta, et il se leva du siège de poète, où il était, pour se jeter aux pieds de Ferchertne. Et Ferchertne dit :


Dixit Ferchertne :

  • Reste, ô petit, grand, fils d'Adna, reste ô grand poète de connaissance, ô fils d'Adna !
  • Que tu sois magnifié et glorifié !
  • Que tu sois célèbre et puissant dans l'opinion de l'homme et de Dieu.
  • Que tu sois un panier de poésie.
  • Que tu sois le bras d'un roi.
  • Que tu sois un roc de docteurs.
  • Que tu sois la gloire d'Emain. Que tu sois plus haut que tous.


Dixit Néde :

  • Que tu sois toi-même sous le même titre, un arbre à une seule souche. Il est en même temps un mâle sans destruction,
  • un panier de poésie.
  • L'expression d'une nouvelle sagesse. Il est l'intelligence des gens parfaits, le père avec le fils, le fils avec le père.
  • Les trois pères dont il est question en lisant : le père de l'âge, le père corporel, le père d'enseignement.
  • Mon père par la chair ne reste pas.
  • Mon tuteur d'enseignement n'est pas en présence.
  • C'est toi qui es mon père selon l'âge.
  • C'est toi que je reconnais comme tel. Que tu sois toi-même.


FINIT. AMEN.


1 Ollam, superlatif de oll, "puissant", désigne le plus haut grade de la hiérarchie des filid (poètes), héritiers des druides d'Irlande. Les "Îles au Nord du Monde" sont traditionnellement la source de tout savoir sacré, et sont souvent assimilées à L'Ecosse. Eochu Echbel "Eochu (ou Eochaid) Bouche-de-Cheval".
2 La robe est le signe extérieur du grade d'ollam. Ferchertne, connu des textes médiévaux, est le file (poète, pluriel : filid) du roi d'Ulster
3 La branche de métal, or, argent ou bronze, est l'insigne de la dignité des filid. Elle est peut-être différente de la "baguette" magique qui servait aux incantations et aux opérations de magie, qui était en sorbier ou en coudrier. L'épée du file est un substitut de la baguette.
4 Emain Macha (auj. Navan Fort) est la capitale du royaume d'Ulster. Bricriu Nemthenga ("à la langue empoisonnée") est le fauteur de trouble de tous les récits mythologiques, sorte de Loki irlandais.
5 Les "gens de la déesse Dana" (Tuatha Dé Danann) sont les dieux de la mythologie irlandaise pré-chrétienne. Medb et Ailill sont le couple royal mythique de Connaught.
6 Le disciple s'asseyait au pied du maître, comme en Inde (d'où le nom "upanishad").
7 Le maître réunit en lui de nombreuses sagesses.
8 Le mot trogan désigne aussi la terre pourvoyeuse de fruit, et par extension l'automne.
9 Le noisetier est l'arbre de la science. Il y a neuf noisetiers auprès de la source de la Segais, si pure qu'elle brûle comme du feu.
10 "C'est-à-dire d'après les colonnes des six âges de l'homme" (glose du Book of Leinster)
11 "C'est-à-dire la Boyne, car elle est en Leinster et elle a absorbé la rivière de connaissance." (glose du Book of Leinster)
12 La femme de Nechtan est Boand, qui a donné son nom à la rivière Boyne, après avoir bu à la source de connaissance.
13 Il s'agit de Nuada Necht, autre nom de Nechtan.
14 "C'est-à-dire qu'il sait où est la lune pendant le jour où est le soleil pendant la nuit…" (glose du Book of Leinster)
15 "C'est-à-dire le long du cordon ombilical qui part de moi dans l'inspiration poétique du jeune homme…" (glose du Book of Leinster). Semble faire référence à une conception proche du yoga tantrique.
16 Petit en âge, grand en connaissance, dur dans la contrainte.
17 Source riche en connaissance et en poésie. Le poète est souvent comparé à une source d'où proviennent la science et l'art.
18 "C'est-à-dire que mon art est un glaive de poésie" (glosse du Book of Leinster)
19 "Je suis exact en expliquant un poème" (glose du Book of Leinster).
20 Notion de concentration de la science.
21 Notion de préservation de l'art.
22 "Cette mer de science est abondante" (glose du Book of Leinster). Les mots sciences, poésie et art n'ont pas le sens profane moderne. Ils réfèrent à la Connaissance sacrée.
23 La satire est l'arme des druides et des poètes : elle fait rougir et même mourir les rois.
24 Par la louange, autre arme du poète.
25 "C'est-à-dire enseignant la poésie" (glose du Book of Leinster).
26 "C'est-à-dire l'art de chaque homme pour apprendre à cause de l'enseignement de chacun" (glose du Book of Leinster). Un mode d'enseignement pour chacun ?
27 "C'est-à-dire subtil, qui coupe la parole jusqu'à ce qu'il n'y ait pas de réprobation contre elle" (glose du Book of Leinster).
28 Allusion à l'intimité du poète et du roi dans la société traditionnelle celtique.
29 Les poèmes du sage son sa richesse. Le poète était payé en bétail.
30 "C'est-à-dire l'enseignement aux apprentis-poètes" (glose du Book of Leinster)
31 La recherche d'hospitalité et de récompenses royales.
32 Par le jugement : les druides sont la source du droit.
33 Par la connaissance des prérogatives et des rangs de chacun.
34 Le poète accompagne le roi dans ses expéditions.
35 Nouvelle allusion à l'intimité avec le roi.
36 Mot inconnu/ Glose du Book of Leinster : "C'est-à-dire la parole de l'inspiration qui marche après la Boyne. Je consomme les noix que la Boyne apporte, c'est-à-dire les noix de l'inspiration".
37 Incantation druidique : "Briamon Smethrach : il frotte le lobe de l'oreille de l'homme entre ses deux doigts, et l'homme sur qui est faite cette opération meurt. C'est naturel : de même que l'oreille se trouve à l'extérieur de l'homme, l'homme sur qui cette opération est faite se trouve placé hors de l'humanité." (Glossaire de Cormac)
38 Athirne, druide mythique d'Ulster renommé pour ses exigences. Son "bouclier" est constitué de la satire, de la malédiction et de l'exigence.
39 Récits guerriers.
40 "Je loue la poésie suivant le chemin de la loi." (glose du Book of Leinster).
41 "C'est-à-dire que ce que j'ai trouvé est aussi brillant qu'une perle". (glose du Book of Leinster).
42 Allusions à la maîtrise du temps, aux relations avec l'Autre Monde a-temporel.
43 La "tête" de la chandelle est la flamme.
44 Allusion à la capacité de faire la paix entre deux armées, même sur le champ de bataille ?
45 Tethra est un roi des Fomoire, sortes de crétures démoniaques et chaotiques de la mythologie irlandaise.
46 mot inconnu.
47 "Dans la noblesse du grade" (glose du Book of Leinster)
48 Le porc, ou le sanglier, est le symbole du druide.
49 La "plaine" est peut-être la planche de la harpe du poète.
50 "Sur de bons fromages, à savoir des glands et des fruits ; ou bien les sept mètres poétiques". La poésie est comparée à une nourriture spirituelle.
51 La rosée est également une source d'inspiration.
52 "C'est Lug qui a inventé une assemblée, une balle de fronde et un aiguillon pour chevaux" (glose du Book of Leinster). Lug est le dieu principal des Celtes, qui réunit à lui tout seul toutes les qualités des autres dieux.
53 La poésie n'a pas besoin de "fond" pour exister par elle-même, et d'autre part, étant elle-même un fond, elle n'a besoin que de sa propre existence pour se justifier (Guyonvarc'h).
54 "C'est-à-dire qu'il ne savait pas quand il mourrait, quelle mort l'emporterait, et sur quelle motte de terre il mourrait" (glose du Book of Leinster). Le Fils (du) Jeune est le Mac Oc, fils du Dagda (Dieu Bon) et de la déesse Boand.
55 "Les trois dieux de Dana, les trois fils de Brigit la poétesse, à savoir Brian, Iuchar et Uar, les trois fils de Bres, fils d'Eladan et Brigit la poétesse, fille du grand Dagda, roi d'Irlande, était leur mère ; et l'un de ses noms (au Dagda) était Ruad Rofessa ("Rouge de la Science Parfaite") et Cermait, Dermait et Aed étaient les noms de ses fils." (glose du Book of Leinster). Il ne faut pas chercher à étblir une généalogie claire et rationnelle des dieux de l'Irlande.
56 "Car il n'y a pas de naissance pour Adam, si ce n'est sa formation à partir des quatre éléments." (glose du Book of Leinster). La référence à Adam est chrétienne est tardive, mais elle recouvre la notion celtique de l'Homme primordial.
57 "C'est-à-dire la terre" (glose du Book of Leinster).
58 "C'est-à-dire dans la passion du Christ" (glose du Book of Leinster). Là encore, la référence chrétienne recouvre la notion celtique. Sans doute s'agit-il de l'initiaiton druidique.
59 "C'est-à-dire l'Irlande" (glose du Book of Leinster).
60 "La roue ramante se mettra en mouvement si bien qu'elle sera en contact avec Cnamchaill" (glose de Rawlinson). La roue ramante (roth ramhach) est la roue cosmique. "La fille de Mog Ruith (druide mythique de Munster dont le nom signifie "Serviteur de la Roue") était Tlachtga. Les trois fils de Simon la violèrent (…) et elle leur enfanta trois fils. Elle apporta avec elle le pilier de Cnamchaill, c'est-à-dire les restes de la roue et ce qui la brisa : aveugle sera quiconque la regardera, sourd quiconque l'entendra, mort quiconque sur qui elle tombera." (Rawlinson B 502).
61 "bègues", c'est-à-dire des étrangers qui ne parlent pas irlandais.
62 Terre de Promesse : l'Autre Monde celtique.


lundi 26 janvier 2015

Le paradoxe du monothéisme




On peut dire que, de génération en génération, les théosophes et mystiques de l’Islam ont médité et réfléchi jusqu’au vertige sur le tawhid (unicité divine).
Ce mot désigne couramment la profession de foi monothéiste, consistant à affirmer qu’il n’y a point de Dieu hormis Dieu. Le tawhid théologique pose et présuppose Dieu comme étant d’ores et déjà un étant, Ens supremum.
Sous sa forme exotérique, celle de la profession de foi (shahâda) qui énonce Lâ ilâha illâ Allâh (Nul dieu autre que Dieu/Allah), le monothéisme périt dans son triomphe, se détruit lui-même en devenant à son insu, nolens volens, une idolâtrie métaphysique. Le péril, immanent déjà au premier moment du paradoxe du monothéisme, c’est de faire de Dieu, non pas l’Acte pur d’être, l’Un-être, mais un Ens, un étant (mawjûd), fût-il infiniment au-dessus des autres étants. L’ascension de l’esprit se fixe devant cette absence d’au-delà d’un Ens, d’un étant. Et c’est cela l’idolâtrie métaphysique, laquelle contredit au statut de l’étant, car il est impossible à un étant, un Ens, d’être supremum. Ce qui est la Source et Principe ne peut donc être un Ens, un étant. Et c’est ce qu’ont fort bien vu les théosophes mystiques, notamment les théosophes ismaéliens et ceux de l’École d’Ibn ‘Arabî.
Le monothéisme ne trouve son salut et sa vérité qu’en atteignant à sa forme ésotérique, celle-là même qui pour la conscience naïve semble le détruire, et dont le symbole de foi s’énonce sous cette forme : « Laya fî’l-wojûd siwâ Allâh. Il n’y a dans l’être que Dieu ». Le monothéisme exotérique s’exhausse ainsi au niveau ésotérique et gnostique du théomonisme. L’énoncé même du théomonisme : « Il n’y a dans l’être que Dieu » est la formule même de l’unicité transcendantale de l’être, en arabe wahdat al-wojûd.
Mais, de même que le niveau exotérique subit sans cesse la menace d’une idolâtrie métaphysique, de même le niveau ésotérique est menacé d’un péril surgissant des méprises sur le sens du mot « être ». La catastrophe se produit lorsque des esprits débiles ou inexpérimentés en philosophie confondent cette unité de l’être (wojûd, esse, είναι, das Sein), avec une soi-disant unité de l’étant (mawjûd, ens, όν, das Seiende). C’est le péril qu’a dénoncé Sayyed Ahmad ‘Alavî Ispahânî. « Que personne ne vienne à penser, dit-il, que ce que professent les théosophes mystiques (les Mota’allihûn) est quelque chose de ce genre. Non pas, ils professent tous que l’affirmation de l’Un est au niveau de l’être, et l’affirmation du multiple est au niveau de l’étant. » C’est là même le second moment du paradoxe du monothéisme. Il est commun aux néoplatoniciens de langue grecque comme aux néoplatoniciens de langue arabe. Il se résout de part et d’autre dans la simultanéité, la comprésence du Dieu-Un et des Figures divines multiples.
Ce qu’il faut alors se représenter, c’est le rapport de l’être avec l’étant.
Nous aurons deux hypothèses : l’Un absolument Un transcende-t-il l’être même ? Ou bien est-il concomitant de l’Être, de l’Acte-être qui transcende les étants ?
La première interprétation est l’interprétation de Platon [Parménide, 159], telle que la défendait Proclus [Commentaire sur le Parménide de Platon]. Nous la retrouvons chez les théosophes de l’ismaélisme, dans l’école de Rajab ‘Ali Tabrîzî, chez les Shaykhîs. La source de l’être est elle-même super-être.
La seconde interprétation est celle des Ishrâqîyûn de Sohravardî et de l’École d’Ibn ‘Arabî. L’Un transcendantal et l’Être transcendantal se réciproquent dans le concept même de Lumières des Lumières, origine des origines, etc.
Mais dans l’un et l’autre cas la procession de l’être est essentiellement théophanie. C’est l’idée que l’on retrouve en Occident chez Jean Scot Érigène [De la division de la nature]. L’encre est unique, les lettres sont multiples. Il serait ridicule de prétendre, sous prétexte qu’il n’y a qu’une seule encre, que les lettres n’existent pas, c’est être incapable de voir simultanément l’Un et le multiple. L’Un transcendant est donc l’unifique, l’unitif, ce qui constitue l’étant comme étant. Les actes ontologiques multiples, unifiant les étants, sont toujours l’unique l’Acte-être de l’Un, et doivent être représentés par 1 x 1 x 1 x 1, etc. En revanche, les étants multiples actualisés par l’Un unifique sont représentés par 1 + 1 + 1 + 1, etc. Nous avons ainsi la double manière de figurer la comprésence de l’Un et du multiple. Elle m’a déjà été suggérée par le grand mystique Rûzbehân Baqlî de Shîrâz.

Henry Corbin, Le Paradoxe du monothéisme,


cité par Pierre Riffard, in Esotérismes d’ailleurs, pp. 926-928



samedi 27 décembre 2014

Le christianisme authentique n’est pas une religion




Qu’est-ce qu’une religion ?

On fait souvent appel à l’étymologie « re-ligare », dans le sens de « relier » (étymologie relevée par Lactance au 4° siècle et reprise par saint Augustin d’Hippone). La religion serait ce qui relie : 1) les hommes entre eux ; 2) les hommes au divin. Ces deux dimensions, horizontale et verticale, ont le mérite de représenter une croix, et semblent ainsi s’appliquer parfaitement au christianisme, et notamment au commandement de Jésus : « Aime Dieu et aime ton prochain ».

L’idée de religion implique une communauté, des rites, des croyances communes, et très souvent, une organisation sociale qui en découle. On trouve ainsi cette définition : « Ensemble des croyances relatives à un ordre surnaturel ou supra-naturel, des règles de vie, éventuellement des pratiques rituelles, propres à une communauté ainsi déterminée et constituant une institution sociale plus ou moins fortement organisée » (CNTRL).

Dans l'antiquité, les religions revêtaient une dimension collective certaine, se confondant avec le politique et le fondant même en justifiant l'ordre établi : les Lois de Manou (Manavadharmashastra) de l'hindouisme en sont un exemple flagrant. A Rome, la religion disposait surtout des rites collectifs, assurés par un corps de fonctionnaires religieux (rex sacrorum, flamines, vestales, etc.), et permettant la survie et l'équilibre de la cité et de la société. Il en était de même chez les Celtes et dans l'ensemble du monde indo-européen, comme ailleurs dans le monde : shintoïsme japonais, confucianisme chinois, religions tribales africaines, aborigènes ou amérindiennes.

Le judaïsme de l'époque de Jésus n'échappe pas à cette règle : la Torah est chemin de salut personnel, mais surtout ordre légal collectif, celui du peuple élu de Dieu. Le culte du Temple se veut garantie de l'ordre du cosmos et du peuple d'Israël. La religion des Juifs est à la fois une spiritualité, une éthique, un droit, une liturgie. L’islam, lui aussi, est une religion complète : il porte en lui des règles qui s’appliquent à toute la vie sociale. Le prophète Mohammed est le « Sceau des Prophètes » législateurs. Adhérer à l'islam c'est accepter la shari'a, la Loi imposée par Dieu par l'intermédiaire de Son messager.







Or, Jésus n'est pas un législateur. « Je ne suis pas venu abolir la Loi, mais l'accomplir ». Son message est tout entier tourné vers le spirituel, et Son seul commandement, c'est le commandement d'Amour : « Aimez Dieu, et aimez votre prochain comme vous-mêmes », ou encore : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Son enseignement n'est pas tourné vers l'extérieur, vers la société : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (évangiles synoptiques) ou, mieux encore : « Donnez à César ce qui est à César, donnez à Dieu ce qui est à Dieu, et ce qui est à moi, donnez-le-moi » (évangile de Thomas, 100). Car ici, non seulement on distingue le politique du religieux, mais aussi le religieux du spirituel. On retrouve là le ternaire traditionnel « corps, âme, esprit ». Le politique relève du corps, du matériel ; le religieux – au sens rituel, éthique et social – relève de l'âme, du psychique ; le spirituel relève bien entendu de l'esprit.

Or, l'enseignement de Jésus relève exclusivement de l'esprit, en aucune façon du religieux – et moins encore, du politique. Cet enseignement tient en quelques lignes : la Lumière divine s'incarne en l'homme (« en tout homme qui vient en ce monde »), elle est la base et le moyen du chemin qui mène l'homme à son état originel divin, celui d'avant la Chute. Le signe extérieur de ce chemin de Vie, c'est l'Amour universel (« agapé », en latin « caritas », charité). Jésus-Christ est le modèle de ce chemin de Vie (« Je suis la Voie, la Vérité et la Vie »). Le seul sacrifice que réclame le Divin, c'est le sacrifice du moi, symbolisé par la crucifixion. Alors, le chrétien peut atteindre le Royaume (qui est en lui), par la Résurrection.







Ce n'est que longtemps après Jésus que le christianisme est devenu progressivement une religion, osons même dire : une religion comme les autres. C'est notamment à partir du IV° siècle, après l'alliance entre l’Église et l'Empire romain, que le christianisme devient une religion. En se greffant sur l'Empire, il adopte son droit – le droit romain, toujours en vigueur dans l’Église. Ce droit n'a rien de spécifiquement « chrétien » : c'est le droit de l'Empire romain païen, transposé en climat chrétien. Dès lors, la compromission du spirituel, soumis au psychique, avec le politique, réédite le mythe de la Chute : le spirituel se trouve coupé des deux autres composantes de l'homme individuel et collectif. Il disparaît, se cache dans la clandestinité et l'inconscient. Il affleure parfois, et se trouve alors réprimé par le psychique-religieux allié au matériel-politique. Dans notre civilisation chrétienne, le spirituel prend la forme du néo-platonisme chrétien (Origène, Denys l'Aréopagite, les Pères cappadociens, Jean Scot Erigène), de la contestation/rupture religieuse (Bogomiles, Cathares, Vaudois, François d'Assise, Joachim de Flore, Nicolas de Flue...), de la mystique rhénano-flamande (Maître Eckhart, Tauler, Suso, Ruysbroek, M. Porete...), espagnole (saint Jean de la Croix) ou française (Mme Guyon), de l'hermétisme (Rose-Croix, Paracelse et la tradition alchimique), de l'illuminisme (Boehme, Martinès de Pasqually, Saint-Martin...)... Toujours minoritaire, souvent clandestin, parfois opprimé.

Le message et l'enseignement de Jésus ne sont pas incompatibles avec les différentes religions dites « païennes ». Bien mieux : là aussi, le Christ les accomplit, il les transcende et leur rend leur sens originel. En Irlande par exemple, jamais conquise par les armées romaines, le message christique s'est superposé à la tradition celtique, il l'a vivifiée sans l'abolir : « Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l'accomplir ». En Irlande, c'est le droit « brehon », le droit celtique traditionnel, qui sera toujours en vigueur ; le droit romain ne s'imposera qu'au XII° siècle, lorsque Rome aura définitivement imposé sa main-mise. L'accomplissement – et la fin – du christianisme celtique, c'est la littérature arthurienne.




Ainsi, le véritable christianisme, loin d'être une religion au sens ordinaire de ce mot, est le couronnement, l'achèvement, l'accomplissement de toutes religions. Historiquement, il fut – ou voulut être – l'accomplissement du judaïsme. Comme il est naturel dans ce monde chuté, la plupart des Juifs de l'époque ne l'ont pas reconnu (« La Lumière luit dans les ténèbres, mais les ténèbres ne l'ont pas saisie »). Il aurait pu être aussi l'accomplissement de la religion gréco-romaine, déjà en voie de spiritualisation par le platonisme, si l'alliance contre nature avec le pouvoir politique ne l'avait corrompu, donnant naissance à la « religion chrétienne ». Car le pouvoir romain était déjà, dans l'ordre traditionnel, une déviance, où la fonction politico-guerrière (les patriciens) avait réduit le spirituel au niveau d'un fonctionnariat rituel (voir « la révolte des Kshatriyas », selon René Guénon). Dans cette continuité, l’Église devint subordonnée à l'Empire, et y perdit son âme...

Pour le mot « religion », on évoque aussi parfois l’étymologie latine « re-ligere », dans laquelle le radical « legere » s’apparente au grec « logos », comme dans « inter-legere », devenu « intelligere ». Il s’agit alors de souligner, comme C.-G. Jung, que le religieux est d’abord la rencontre avec le sacré, rencontre extérieure parfois, mais intérieure toujours. Il s’agit d’une prise de conscience, celle de la Réalité lumineuse et ténébreuse, terrible et réconfortante, qui devient alors l’axe de la vie. C’est en ce sens que Jung a parlé de « fonction religieuse » chez l’homme. Et c'est en ce sens seulement que le véritable christianisme, la voie ouverte par le Maître Jésus vers la réintégration de l'homme en son Origine divine, est une « religion ».





mercredi 12 novembre 2014

Hsin Hsin Ming

Hsin Hsin Ming:

L’expression verbale d’une expérience de l’Eveil


traduction : Wolfgang Bernard



La Voie Parfaite n’est pas si difficile si tu n’as pas de préférences.
Dès que tu arrêtes d’aimer ceci et de haïr cela, tout devient clair, sans masques.

Mais fais la plus infime distinction entre une chose et une autre, et tu crées une séparation infinie.
Donc, si tu veux vivre dans la Vérité, alors n’aies aucune opinion pour ou contre quoi que ce soit.

Eviter le désagrément et chercher le plaisir est la maladie du mental.
Si tu ne connais pas le sens profond de la Voie, la paix de ton âme est troublée.

La Voie est aussi parfaite que l’immensité de l’espace, où rien ne manque et rien n’est en excès.
Le fait même de choisir d’accepter ou de rejeter, t’empêche de voir la vraie nature de la vie.

Ne vis pas en cherchant des réponses dans le monde extérieur, ni en t’enfonçant dans tes sensations internes de confusion. Calmement et impartialement, vois, ressens, entends, goûte l’unité des choses et la dualité disparaîtra en elle-même.

Quand tu t’efforces de créer le calme en arrêtant l’activité naturelle du mental, la quiétude qui en résulte est elle-même active et en mouvement. Tant que tu restes attaché à l’un ou l’autre de ces extrêmes, tu ne peux pas réaliser ce qui est « non-deux ».

Et tant que tu n’as pas compris cela, tu échoues de deux façons. En niant la réalité, tu affirmes avec insistance son existence même, et en affirmant avec insistance la confusion, tu nies sa réalité.

Plus tu parles de la libération et plus tu y penses, plus tu t’éloignes de la Vérité. Arrête cet attachement à toute parole et à toute pensée sur l’Eveil et tu le trouveras bientôt partout.



Va vers ta source intérieur et tu trouveras du sens, mais si tu regardes à l’extérieur de toi, tout sens sera perdu.
Etre libéré pour juste un instant, c’est transcender l’apparence et la confusion dans le monde.

Ne cherche pas de nouvelles vérités; arrête simplement tout attachement à tes croyances et à tes jugements.
Sois vigilant à toute dualité tout en évitant soigneusement d’en rechercher de nouvelles.

S’il y a ne serait-ce qu’une trace de ceci ou cela, de bien ou mal, tu seras laissé dans la confusion.
Bien que toute dualité provienne de ce qui est “non-deux”, ne t’inquiète pas de ce “Un Sans un Second”.

N’aie ni objection, ni blâme pour quoi que ce soit dans le monde, et ta vie coulera devant toi.
Et quand tes pensées discriminantes n’existeront plus, ton mental tel que tu le connaissais n’existeras plus.

Toi (en tant que sujet), tu crois en ton existence séparée parce que les choses extérieures sont vues comme des objets. Pourtant, ni le sujet intérieur, ni l’objet externe ne peuvent exister l’un sans l’autre.

Comprends la relativité de toi et de l’autre, et tu comprends la réalité de base – qui est “non-deux”.
Dans cette réalité, tu ne peux pas distinguer l’un de l’autre car chacun contient en soi le monde entier.

Ne discrimine pas entre ce qui est grossier et ce qui est fin, et tu ne seras pas pour ou contre quoi que ce soit.
Vivre dans la Grande Voie est ta nature. Ni facile, ni difficile : simplement, c’est.

Compter sur tes vues limitées, crée peur et indécision. Plus tu te presses, moins tu vas vite.
N’aies pas de préférences en ce qui concerne tes attachements. Même l’attachement à l’idée de Libération éloigne de la vérité.

Laisse les choses être telles qu’elles sont, accepte la vie comme elle est; ainsi, il n’y a ni attente, ni incrédulité.
Vois le flot inhérent à la vie, bouge sans effort avec lui, et tu seras libre et tranquille.

Quand tes pensées sont en esclavage, la vérité est toujours cachée derrière le mental nuageux et obscur.
Juger soi-même et l’autre te laisse seulement confus et las à l’intérieur.
Aucun bénéfice ne peut découler de constants jugements et séparations.

Vivre librement dans la non-dualité, c’est tout accepter comme indiscernable, même le monde des sens et des idées. Tout accepter complètement, totalement, est la véritable libération.

L’homme sage ne fait aucun effort pour faire quoi que ce soit, mais l’homme insensé s’attache au ‘faire’.
Il n’y a qu’une vérité, Un Goût, et non plusieurs; ta séparation provient des attachements et des jugements.

Chercher le non-mental de la libération avec le mental de l’identité est la plus grande des erreurs.
Les opposés proviennent des illusions dans ton mental; avec la libération, il n’y a pas d’opposés – pas : aimer ceci et détester cela.

Toutes les formes de dualité proviennent des frontières illusoires créées à l’intérieur de ton mental.
Ils sont comme des rêves, des hallucinations, des fantômes dans les airs, et il est insensé d’essayer de s’y accrocher.
Gain et perte, vrai et faux, tu dois éliminer ces pensées maintenant, une fois pour toutes.

Si tu cessais de dormir, il n’y aurait plus de rêves.
De la même façon, si ton mental cessait toute distinction, alors toutes les choses sont vues telles qu’elles sont : la réalité fondamentale.

Si tu comprends le mystère de ce qui est “non-deux”, tu seras délivré de tout esclavage.
Lorsque tu peux voir toutes choses comme égales, sans distinction, tu as atteint ta vraie nature.

Aucune comparaison, aucune analogie ne sont possibles dans cet état sans cause et sans finalité.
Penses attentivement au mouvement qui existe dans le calme et au calme qui existe dans le mouvement, et mouvement et calme disparaissent tous deux.

Quand ces dualités n’existent plus, l’Advaïta lui-même ne peut pas exister.
Et dans l’Absolu, au-delà de tout ce qui est séparé, il n’y a ni règles, ni lois, ni descriptions.

C’est seulement ici et maintenant que toutes tes luttes peuvent être calmées, tes doutes et ton indécision dissipées, et qu’une vie libérée devient possible. Et à chaque moment, tu es libre de ton esclavage; tu n’es attaché à rien et rien ne s’attache à toi. Tout devient clair, vide, et lumineux en soi, sans aucun effort de ton mental.

Quand viennent des doutes, relies-toi simplement à ce « non-deux » et tu couleras directement dans l’harmonie avec cette réalité. Dans ce « non-deux », toi et tout n’êtes plus séparés, toi et tout n’êtes plus exclus.
Peu importe quand et peu importe où, être libéré signifie entrer dans cette vérité.
Et dans cette vérité, il n’y a ni temps, ni espace, ni différentiation; un seul moment est infini.

Il y a de la confusion en toi et de la confusion à l’extérieur de toi et pourtant l’univers est toujours juste en face de toi. Quand tu ne te défini plus et quand tes frontières auto construites disparaissent, l’univers est à la fois infiniment grand et infiniment petit; il n’y a pas de différence.

Il en est aussi ainsi avec être et non-être.
Arrête de maintenir les doutes et les discussions qui n’ont rien à voir avec cette réalité:

Tout est l’Un, et l’Un est en tout; pas de frontières excepté celles créées par ton mental.
Si tu peux réaliser seulement cela, tu ne t’inquiéteras plus de tes non-perfections, ni de celles du monde.

Vivre avec cette conviction est la voie de la non-dualité, car le non-duel est déjà unifié par le mental qui fait confiance à la Voie.

Mots !
La Voie est au-delà de tout langage, car dans la Voie, il n’y a ni passé
ni futur

ni présent.


samedi 1 novembre 2014

Toussaint, Samhain et Fête des Morts



AUJOURD'HUI, 1er novembre, c'est la fête de la Toussaint, la fête chrétienne de tous les Saints.

Plus exactement, il s'agit d'une fête catholique romaine, instituée au 8° siècle. Elle ne provient pas de l'enseignement du Christ, évidemment. L’Église orientale fête les Saints le dimanche après la Pentecôte – ce qui est doctrinalement logique, puisque la Pentecôte c'est la descente de l'Esprit saint sur les apôtres du Christ, qui deviennent alors les premiers vrais saints : le processus est achevé.

Alors, pourquoi le 1er novembre en Occident ?

C'est que la moitié occidentale latine de l'empire romain est tout autant celtique que romaine. Les Gaulois ont autant celtisé Rome, que Rome a romanisé la Gaule.

Or, le 1er novembre est la date de la principale fête religieuse celtique. On connaît son existence dans le calendrier gaulois de Coligny, sous le nom de Samonios. Et on connaît son contenu dans les mythes irlandais, où elle se nomme Samain (vieil-irlandais), Samhain (moyen-irlandais) ou Samhuin (gaélique d’Écosse).

Il s'agit du premier jour de l'année calendaire. Pour les Celtes, le temps est divisé en deux moitiés, la première sombre, la seconde claire. Ils faisaient commencer la journée à la tombée de la nuit. De même, l'année commençait au début de la saison sombre.

La fête de Samain durait en réalité une semaine : trois jours avant, et trois jours après. Cette période est une parenthèse dans le déroulement du temps : il n'y a plus de temps, ou plus exactement nous ne sommes plus dans le temps ordinaire – tout comme le sanctuaire, le temple, est un espace où s'abolit l'espace. Ainsi, à Samain, le temps aboli permet la communication entre les mondes. L'autre monde, l'Outremonde des dieux et des morts se manifeste dans ce monde-ci, et les héros de ce monde-ci sont susceptibles de se rendre en Outremonde et d'y conquérir l'immortalité. Beaucoup d'événements mythiques ont donc logiquement lieu à Samain.



Malgré la romanisation et la christianisation, tous les pays celtiques, ou anciennement celtiques – c'est-à-dire tout l'occident romain, Espagne, nord de l'Italie, Grande-Bretagne comprises – ont continué de considérer cette date comme un moment où les morts, les dieux et les héros sont présents, pénètrent notre monde. Or, en chrétienté, les plus grands héros sont les saints : il est donc normal de célébrer tous les saints en ce jour sacré – que ces saints soient historiques, comme Patrick, Pierre, Jean ou André, ou qu'ils soient les héritiers des anges et des dieux, comme sainte Brigitte, saint Michel, assimilé au Mercure gaulois : Lug.

Mais l'autre monde est aussi celui de nos morts. En 998, Odilon abbé de Cluny en Bourgogne institue un jour de commémoration pour les morts, le 2 novembre. Aujourd'hui, ces deux fêtes n'en font toujours qu'une dans l'esprit des catholiques, et c'est à la Toussaint que nous allons fleurir nos tombes.

Joie de la sainteté, tristesse de la mort, sont les deux faces de notre destin : nous sommes tous appelés à mourir, mais notre vraie nature, c'est la Vie !

Joyeuse Toussaint !




PS : En Irlande, Samhain s'est perpétuée parallèlement à la Toussaint/Fête des morts, et la communauté irlandaise des États-Unis d'Amérique en a fait ce que nous appelons Hallowe'en : un folklore où sorcières et fantômes hantent les vivants. Certes, la dérive commerciale de cette fête est indéniable, et la noblesse du mythe disparaît derrière les costumes en plastique et les bonbons chimiques. Mais cette dérive n'atteint-elle pas toute notre civilisation et toutes nos fêtes, à commencer par Noël ?


mardi 14 octobre 2014

C. G. JUNG ET L'ALCHIMIE



par Mircea Eliade
Texte publié in Forgerons et alchimistes, éd. Champs-Flammarion, 1977, pp. 177-180


Les recherches de C. G. Jung ne doivent rien à l'intérêt pour l'histoire de la chimie, ni à l'attraction pour le symbolisme hermétique en lui-même. Médecin et analyste, il étudiait les structures et le comportement de la psyché avec un but simplement thérapeutique. Si, peu à peu, il a été amené à étudier les mythologies et les religions, les gnoses et les rites, il l'a fait pour mieux comprendre les processus de la psyché, c'est-à-dire, en dernière instance, pour aider ses patients à guérir. Or, à un certain moment, il a été frappé par l'analogie entre le symbolisme des rêves et des hallucinations de certains de ses patients, et le symbolisme alchimique. Pour comprendre le sens et la fonction des rêves, Jung s'est mis à étudier très sérieusement les écrits des alchimistes. Il a poursuivi ses recherches pendant quinze ans, sans pourtant en parler, ni à ses patients, ni à ses collaborateurs immédiats. Il prenait la précaution d'éviter toute suggestion ou autosuggestion possible.

C'est seulement en 1935 qu'il donne une conférence à l'Eranos d'Ascona sur le symbolisme des rêves et le processus d'individuation […], suivie d'une autre en 1936 [...]. Dans la première, Jung compare une série de rêves, qui marquaient les étapes du processus d'individuation, avec les opération successive de l'opus alchymicum ; dans la deuxième conférence, il s'efforce d'interpréter psychologiquement certains symboles centraux de l'alchimie, et en premier lieu le complexe symbolique de la rédemption de la matière. Les deux textes, élaborés et considérablement augmentés, ont été publiés en 1944, sous forme de livre : Psychologie und Alchemie (Zürich, 1952) [éd. fr. Psychologie et alchimie, Buchet-Chastel]. Depuis les conférences d'Ascona, les allusions à l'alchimie deviennent de plus en plus fréquentes dans les écrits de Jung, mais on doit signaler surtout les études suivantes : « Die Visionen des Zosimos » (Eranos Jahrbuch, V, 1937 ; une version augmentée a été publiée dans le volume Von den Wurzeln des Bewusstseins [éd. fr. Les racines de la conscience, Buchet Chastel et Livre de Poche] ; Die Psychologie der Uebertragung (Zürich, 1946) [éd. fr. Psychologie du transfert, Albin Michel], prolégomènes au monumental Mysterium Conjunctionis I-II (Zürich, 1955-1956) [éd. fr. même titre, Albin Michel] ; « Der philosophische Baum » […] ; le texte, complètement remanié, a été repris dans le volume Les racines de la conscience.




Lorsque Jung commençait ses recherches alchimiques, il existait un seul livre, sérieux et profond, où ce sujet était abordé dans la perspective de la psychologie des profondeurs : Probleme der Mystik und ihre Symbolik (Vienne, 1914), par Herbert Silberer [pas d'édition française], un des disciples les plus brillants de Freud. Au début de ses recherches, Jung ne se reconnaissait pas le droit de dépasser le niveau strictement psychologique : il avait affaire à des « faits psychiques » dont il était en train de découvrir certaines correspondances avec les symboles et les opérations alchimiques. Les hermétistes et les traditionalistes ont plus tard reproché à Jung d'avoir traduit en termes psychiques un symbolisme et une opération qui étaient, de par leur propre mode d'être, trans-psychiques. Des reproches analogues ont été faits à Jung par certains théologiens ou certains philosophes : on lui a fait grief d'interpréter les faits religieux ou les faits métaphysiques en termes de psychologie. On connaît la réponse de Jung à de telles objections: le trans-psychologique n'est pas l'affaire du psychologue; toute expérience spirituelle implique une actualité psychique, et cette actualité est constituée par certains contenus et certaines structures, dont le psychologue a le droit, et le devoir, de s'occuper.

Or, c'était la nouveauté et l'importance des recherches de Jung d'avoir établi ce fait : que l'inconscient poursuit des processus qui s'expriment par un symbolisme alchimique et qui tendent à des résultats psychiques homologables aux résultats des opérations hermétiques. Il serait difficile de minimiser la portée d'une telle découverte. Laissant pour l'instant de côté l'interprétation purement psychologique proposée par Jung, sa découverte démontrait en substance ceci : au tréfonds de l'inconscient ont lieu des processus qui ressemblent étonnamment aux étapes d'une œuvre spirituelle - gnose, mystique, alchimie - qui n'est pas donnée dans le monde de l'expérience profane, qui, au contraire, tranche radicalement avec le monde profane. En d'autres termes, on serait devant une étrange solidarité de structure entre les produits de l' "inconscient" (rêves, rêves éveillés, hallucination, etc.) et les expériences qui, par le fait qu'elles dépassent les catégories du monde profane et désacralisé, peuvent être considérées comme appartenant à un "trans-conscient" (expériences mystiques, alchimiques, etc.).

Mais Jung avait remarqué, dès le début de ses recherches, que la série de rêves et de rêves éveillés, dont il était en train de découvrir le symbolisme alchimique, accompagnaient un processus d'intégration psychique qu'il appelle processus d'individuation. Donc, de tels produits de l'inconscient n'étaient ni anarchiques, ni gratuits, ils poursuivaient un but précis : l'individuation, qui, pour Jung, constitue l'idéal suprême de tout être humain, la découverte et la possession de son propre Soi. Mais si l'on tient compte que, pour les alchimistes, l'opus poursuit l'elixir vitae et l'obtention du lapis, c'est-à-dire à la fois la conquête de l'immortalité et de la liberté absolue (la possession de la pierre philosophale permettant, entre autre, la transmutation en or , donc la liberté de changer le monde, de le sauver), alors le processus de l'individuation, assumé par l'inconscient sans la "permission" du conscient, et la plupart du temps contre sa volonté, ce processus qui conduit l'homme vers son propre centre, le Soi, doit être considéré comme une pré-figuration de l'opus alchymicum, ou, plus exactement, comme une imitation inconsciente, à l'usage de tous les êtres, d'un processus initiatique extrêmement difficile et donc réservé à une élite spirituelle peu nombreuse.

Par conséquent, on serait amené à cette conclusion, qu'il existe plusieurs niveaux de réalisation spirituelle, mais ces niveaux sont solidaires et homologables si on les considère d'un certain plan de référence, en l'occurrence le plan psychologique. Le « profane » qui a des rêves alchimiques et approche d'une intégration psychique, traverse, lui aussi, les épreuves d'une « initiation » : seulement, le résultat de cette initiation n'est pas le même que celui d'une initiation rituelle ou mystique, bien que fonctionnellement il puisse leur être homologué. En effet, au niveau des rêves et d'autres processus de l'inconscient, nous assistons à une réintégration spirituelle qui, pour le « profane », a la même importance qu'une « initiation » au niveau rituel ou mystique. Tout symbolisme est polyvalent. Jung a démontré une polyvalence analogue pour les opérations « alchimiques » et « mystiques » : celles-ci sont applicables à des niveaux multiples et obtiennent des résultats homologables. L'imagination, le rêve, l'hallucination redécouvrent un symbole alchimique – et, par ce fait même, placent le patient dans une situation alchimique – et obtiennent une amélioration qui, au niveau psychique, correspond au résultat de l'opération alchimique.

Jung interprète autrement ses propres découvertes. Pour lui, en tant que psychologue, l'alchimie, avec tous ses symbolismes et toutes ses opérations, est une projection, dans la Matière, des archétypes et des processus de l'inconscient collectif. L'opus alchymicum est en réalité le processus d'individuation, par lequel on devient le Soi. L'elixir vitae serait l'obtention du Soi, car Jung avait observé que « les manifestations du Soi, c'est-à-dire l'apparition de certains symboles solidaires du Soi, apportent avec elles quelque chose de l'intemporalité de l'inconscient qui s'exprime dans un sentiment d'éternité et d'immortalité » (Psychologie der Uebertragung). Donc, la quête des alchimistes de l'immortalité correspond, au niveau psychologique, au processus de l'individuation, à l'intégration du Soi. Quant à la « pierre philosophale » rêvée par les alchimistes, Jung discerne dans son symbolisme plusieurs significations. Rappelons tout d'abord que, pour Jung, les opérations alchimiques sont réelles : seulement, cette réalité n'est pas physique, mais psychique. L'alchimie représente la projection d'un drame à la fois cosmique et spirituel en termes de « laboratoire ». L'opus magnum avait comme but aussi bien la délivrance de l'âme humaine que la guérison du Cosmos.


Dans ce sens, l'alchimie reprend et prolonge le christianisme. D'après les alchimistes, dit Jung, le christianisme a sauvé l'homme, mais non la Nature. Or, l'alchimiste rêve de guérir le Monde dans sa totalité la Pierre Philosophale est conçue comme le Filius Macrocosmi qui guérit le monde, tandis que, d'après les alchimistes, le Christ est le Sauveur du Microcosme, c'est-à-dire de l'homme seulement. Le but ultime de l'opus est l'apocatastase, le Salut cosmique : c'est pour cela que le Lapis philosophorum est identifié au Christ. D'après Jung, ce que les alchimistes appelaient la « Matière » était en réalité le soi-même. L' "âme du monde", l'anima mundi, identifiée par les alchimistes au spiritus mercurius, était emprisonnée dans la "matière". C'est pour cette raison que les alchimistes croyaient à la vérité de la « matière », car la « matière » était en effet leur propre vie psychique. Or, le but de l'opus était de délivrer cette « matière », de la « sauver », en un mot d'obtenir la Pierre Philosophale, c'est-à-dire le « corps glorieux », le corpus glorificationis.




samedi 5 juillet 2014

Contes des Aînés d'Irlande (6)

ACALLAM NA SENÓRACH
Contes des Aînés d’Irlande

bilingue irlandais – français


Trad. fr. de Frédérick Morvan, d’après la trad. anglaise d’Ann Dooley et Harry Roe. Le texte de référence est celui publié par Whitley Stokes, Acallamh na Senórach in Irische Texte, Ed. Whitley Stokes et Ernst Windisch. series 4 volumes 1 (1900) pages xiv+1-438

§ 22. ‘Ocus Caol Cródha cét-ghuinech ua Nemhnain (.i. cur) conáich co neimh ro bhúi ac Finn, & ba h-í so neimh ro bhái fair: ór nír' dhibraic a lám urchar n-imroill riam, & nír' fuiligh a lám ar dhuine riamh mín bud marb acedóir nach bhud marbh ria cinn nómaide, & ní thainig a tig iffirn riam cech duine ro muirbfed. Ocus Oisín mac Finn in té nár' ér duine riamh acht gu m-beth cenn re caithimh neich aigi & cosa re h-imthecht’ ‘Is mór in teisd sin, a Cáilti’, ar Pátraic. ‘As fír cidh sin’, ar Cáilte, & adubairt:
§ 22. « Il y avait aussi un guerrier doué en magie dans la maison de Finn, Cáel Cródae le Brave et Blesseur-Rapide (Cétguinech), descendant de Nemnán. La force de sa magie était telle qu’il ne manquait jamais un jet, et tout homme que sa main ensanglantait mourait en neuf jours, sinon tout de suite, et aucun homme qu’il tuait n’échappait de la maison de l’Enfer. De même, Oisín, le fils de Finn, qui ne refusait jamais l’hospitalité à quiconque avait une bouche pour manger et des jambes pour voyager ». « Ceci est un grand éloge, ô Caílte », dit Patrick. « C’est la vérité », dit Caílte, et il récita ceci :

Nír' ér Oisín duine riamh im ór ná im aircet ná im biadh,
ní mó do chuinnigh ní ar nech gémad inn-rígh a oinech.
« Jamais Oisín ne refusa à aucun homme, ni or, ni argent ni nourriture,
Ni ne demanda jamais aucune faveur, à aussi grand qu’un roi ».

§ 23. ‘Ocus Oscar mac Oisín .i. in mac rígh ba ferr lúth & lámach ro bái a n-Érinn, & Ferdhoman mac Buidhbh Deirg meic in Daghda, & Raighne Roisclethan mac Finn, & Caince Corcairderg mac Finn, & Glas mac Eincherda Bera, & Mac Lugach lám-echtach, & misi féin’, ar Cáilte. ‘Ocus ba h-í ar cétfuidh dhin féin, a naemh Pátraic, co nach raibhi ó Theprofháne co Garrdha na n-Isperda a n-iarthar in domain ceithre cét laech nach dingébhmais a láthair chatha & chomlainn. Óir ní raibhi guala gan gel-sciath, ná cenn gan cathbarr, ná des-dorn gan dá manáis móir-leabra co suainemaib lín lan-chadait a foscadaib na crand. Ocus luidh-sium romhainn fón réim-sin co ráncamar Sliabh Lodáin meic Lir, & nír' chian dúin ann co cualamar dluth-chomhrád na bh-fer ag dénam shealga ar in muigh.’
§ 23. « Il y avait aussi Oscar, le fils d’Oisín, c’est-à-dire le fils de roi qui était le plus grand homme en Irlande en agilité et en maniement d’armes, et Ferdoman, fils de Bodb Derg, fils du Dagda, et Raigne Œil-Large (Rosclethan), fils de Finn, et Caince Rouge-Pourpre (Corcairderg), et Glas, fils d’Aencherd Berra, et Mac Lugach, et moi-même », dit Caílte. « Nous étions tels, Patrick, selon notre propre estimation, que, de Ceylan à l’est jusqu’au Jardin des Hespérides à l’ouest du monde, on ne pouvait trouver quatre cents guerriers que nous n’aurions battus à plate couture en bataille ou en combat. Un bouclier blanc sur chaque épaule, un casque sur chaque tête, et deux lances énergiques, avec de robustes cordes sur la hampe, dans chaque main droite. Nous continuâmes notre voyage jusqu’à ce que nous arrivions à la Montagne de Lodán, fils de Lir, et bientôt nous entendîmes à proximité la voix d’hommes chassant sur la plaine ».

§ 24. Dála Artúir meic Benne Brit, do eisidh ina dhuma shealga annsinn cona mhuintir. Indsaighter linne iat co h-athlamh & ro mharbhsam muintir Artúir uili, & iadhus Oscar a dá láimh um Artúr & ainices h-é, & tucsam ar trí coin lind. Ocus déchuin ro dhéc Goll mac Mórna secha con-faca in t-ech bocóidech dubh-ghorm co srian co cumdach óir fria, & in décsain ro dhéc dá láimh clí con-faca in n-ech n-donn n-dóghabh(á)la & srian línaidi láin-geal d' airget aith(legtha) fria co m-béilgibh óir fris, & g(abus) (G)oll in t-each-sin & cuiris h-í i láim Oisín, & cuiris Oisín i l-láim Dhiarmada í Dhuibhni, & táncamar romuinn iar m-buaidh coscair & commáidme, & cinn na trí naonbar linn, & ár coin & ár n-eich & Artúir féin a láim lind, co Beind Éadair meic Éatgáith an fhénneda, & tangamar assidein co h-airm i m-búi Find, co Senmagh n-Elta n-Edair.
§ 24. Artúir, fils de Benne des Brittons, était assis là sur son tertre de chasse avec sa suite. Nous les attaquâmes tout de suite et nous tuâmes tous ses hommes, mais Oscar de ses deux mains saisit Artúir et l’épargna. Nous retrouvâmes également nos trois chiens. Alors Goll, fils de Morna, regarda autour de lui et vit un étalon pommelé, noir brillant, avec une bride ornée d’or. A sa gauche il vit une jument vive, alezan, avec une bride d’argent brillant, texturée et raffinée, et le bout fait d’or. Goll captura les deux chevaux et les confia à Oisín qui à son tour les donna à Diarmait, le descendant de Duibne. Après avoir célébré notre victoire et notre triomphe, nous rentrâmes avec les têtes des trois neuvaines de serviteurs, avec nos chiens et nos chevaux, et avec Artúir comme prisonnier, à la colline d’Étar, fils d’Étgáeth le guerrier. De là, nous allâmes à la rencontre de Finn, sur la Vieille Plaine des Troupeaux d’Étar (Senmagh n-Elta n-Edair).

§ 25. Ocus táncamar isin pubaill i raibhe in rígh-fheinnid, & at-bert Cáilte:
§ 25. Ils entrèrent dans la tente du roi des Fianna. Caílte récita :

Do-ratsamar Artúir linn co n-derna a cura re Finn
cur'ba óglách d' Fhinn iar soin cusin laithi luid d' écoibh.
« Nous avons apporté ici Artúir pour faire sa paix avec Finn.
Il resta le guerrier de Finn, jusqu’au jour de sa mort ».

§ 26. Aincemaid Artuir 'arsin & marbmait a muintir, & tucsam in dana n-ech-sin d' Fhinn .i. in feir-ech & in bain-each, & is da síl-sin do bhí echradh na Fénne uili, ór nír' chleachtsat eich co sin. Ocus ruc in bain-each ocht tairberta & ocht serraig gacha tairberta, & tucadh do dronguibh & do dheg-dáinib na Fénne na serraigh-sin, & do-rónta carpuid acu iarsin.
§ 26. « (…) Nous présentâmes les deux chevaux, l’étalon et la jument, à Finn, et de cette souche proviennent tous les chevaux des Fianna, qui n’avaient pas de chevaux auparavant. La jument eut huit portées, et elle portait huit poulains à chaque fois. Les poulains furent donnés aux guerriers et aux nobles des Fianna, qui alors construisirent des chariots ».