vendredi 14 février 2014

Valentin et l'ours


Histoire de Valentin et Orson,

très nobles et très vaillants chevaliers,
fils de l'empereur de Grèce et neveux du très vaillant et très chrétien Pépin, roi de France

Valentin et Orson, d'après Brueghel l'Ancien


C'est l'histoire de deux frères jumeaux, abandonnés dans les bois en bas âge. Valentin est élevé comme un chevalier à la cour de Pépin le Bossu, alors qu'Orson grandit dans la tanière d'un ours et devient un homme sauvage des bois, jusqu'à être retrouvé par Valentin, dont il devient le serviteur et compagnon. Les deux hommes finissent par sauver leur mère Bellisant, sœur de Pépin et épouse de l'empereur de la France, par lequel elle a été injustement répudiée, de la puissance d'un géant nommé Ferragu de Portingal (1). Il existe des versions anciennes de ce conte, qui semblent basées sur une version originale française perdue depuis, mais traduite en prose française, en anglais, allemand, islandais, néerlandais et italien. Dans les versions précédentes, Orson est décrit comme sans nom, à savoir le « sans nom ». Le noyau de l'histoire réside dans l'éducation d'Orson et sa sauvagerie, il est évidemment un conte folklorique dont la connexion avec le cycle carolingien est purement artificielle.

Cette histoire est à rapprocher du conte « Jean de l'Ours », conte-type n° 301B dans la classification d'Aarne-Thompson (2), dont je vous livre un résumé :

Une femme est enlevée par un ours qui l'emmène dans sa tanière, une grotte dans la montagne. Quelque temps après, naît un garçon couvert de poils, et qui a des dents en naissant. Il grandit dans la grotte dont l'entrée est obstruée par une grosse pierre que seul l'ours peut bouger. A trois ans, Jean arrive à la faire bouger d'un centimètre. A cinq ans, de 10 cm. A sept ans, assez pour qu'il s'enfuie avec sa mère.
Ils vont s'installer au village de sa mère. A l'école, Jean est trop fort et turbulent : il bat ses camarades, et même son maître. Il est pris en apprentissage chez un forgeron.
Au bout d'un long temps, il demande au forgeron du fer pour se fabriquer une canne. Le forgeron accepte, Jean prend tout le fer de la forge et se fait une canne géante.
Puis il quitte la forge et le village et s'en va sur les routes. Il rencontre un homme très fort comme lui, qui abat des arbres pour en faire des fagots. Il s'appelle Tord-Chênes, et ils font route ensemble. Puis ils rencontrent un autre homme très fort, Pousse-Montagne.
Les trois compagnons arrivent à un château qui semble abandonné. Tout est prêt pour eux : nourritures, chambres, etc. Ils mangent et se couchent. Le lendemain matin, ils décident d'aller à la chasse. L'un d'eux, Pousse-Montagne, reste au château pour le garder. S'il y a problème, il sonnera la cloche. Les autres partent. Subitement, un petit homme arrive par la cheminée. Il se sert à manger, salit tout partout, est très malpoli. Pousse-Montagne veut le mettre dehors, mais c'est le petit homme qui lui met une raclée. Il n'a pas le temps de sonner la cloche. Quand les autres reviennent, il n'ose dire ce qui lui est arrivé. Il raconte qu'il s'est blessé en allant à la cave.
Le second jour, c'est Tord-Chênes qui reste. Même mésaventure. Au retour des autres, il raconte qu'il s'est blessé en allant au puits.
Le troisième jour, c'est Jean de l'Ours qui reste. A l'arrivée du petit homme, Jean de l'Ours ne le laisse pas faire et lui donne un grand coup de sa canne. Le petit homme, blessé, s'enfuit et saute dans le puits. Jean de l'Ours sonne la cloche, les autres reviennent.

Les trois héros décident de descendre au fond du puits avec le seau. Les deux premiers descendent, mais se font remonter avant d'avoir atteint le fond. Jean de l'Ours descend à son tour. Arrivé presque au fond, il saute, la corde étant trop courte. Il arrive dans un monde étrange. Il rencontre une vieille femme qui le renseigne : il y a trois châteaux où se trouvent les trois princesses. La vieille lui donne un onguent qui guérit les blessures. Après des combats contre des monstres en nombre croissant (1, 3, 9), il découvre successivement trois châteaux de cuivre, d'argent et d'or, où il délivre trois princesses de beauté croissante. Il reçoit de chacune une pomme de cuivre, d'argent, d'or. Il retourne en bas du puits. Les autres remontent les princesses, mais le laissent en bas. La vieille lui conseille de prendre de la viande avec lui et d'aller voir l'aigle. Celui-ci le remonte, mais de temps en temps durant le vol, il doit lui donner à manger. Quand il n'a plus de viande, l'aigle lui prend de sa cuisse. Finalement ils arrivent dans le monde d'en haut. Le héros se présente au palais du roi, il se fait reconnaître grâce aux pommes, il épouse la plus belle princesse, et les autres sont à ses compagnons.

Les contes populaires et, parmi eux, ceux qu'on appelle « contes merveilleux », ne sont pas les inventions arbitraires d'auteurs imaginatifs. Leurs motifs les rapprochent beaucoup des thèmes mythologiques et symboliques, et on trouve aisément des motifs communs à des contes récoltés dans des aires géographiques et culturelles très éloignées, de l'Inde à l'Islande, des Amériques à la Chine.

Ces contes et leurs motifs symboliques devraient faire l'objet d'études sérieuses et de méditations profondes, dans un esprit traditionnel, sans l'habituel mépris des « autorités » pour ces productions merveilleuses. Ils relèvent typiquement de ce que Corbin appelait le « monde imaginal », monde intermédiaire entre l'Origine divine et notre monde « ordinaire » des sens et de la matière. Ce n'est pas pour rien que, dans le monde celtique – dont nous sommes aussi les héritiers – l'art du poète, transmetteur des récits traditionnels, était l'un des plus nobles qui soient, et relevait d'une des branches de la classe druidique, celle des bardes ou des filid.

Voila qui nous éloigne des contingences de la modernité...




Notes :


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